Ce géant américain qui nous contrôle





Depuis la fin du mois de Février, le réseau social Instagram redouble de contrôle sur ses abonné·e·s, à l’instar du compte Jouissance Club qui a été censuré. Cette action radicale du réseau social américain n’a été que le début d’une vague censitaire touchant des dizaines de comptes féministes, dont celui de Marie Bongars, rédactrice pour Gang de Biches, a fait partie. Elle nous explique ici les différents aspects de ce contrôle permanent d’Instagram sur la sexualité et le corps de la femme.

C’est quoi, au fait, la censure ?

La censure, c’est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression de chacun. Au sens étymologique, « censere » signifie en latin « déclarer solennellement et selon les formes ». Ce terme avait initialement un sens religieux : celui d’un examen sévère fait au nom de Dieu. Puis, au fur et à mesure de son utilisation, sa signification s’est enrichie du sens de « critique ». Le plus célèbre et ancien acte de censure serait la condamnation à mort de Socrate en -399 pour « ne pas reconnaître les mêmes dieux que l’État, […] introduire des divinités nouvelles, […] corrompre la jeunesse et inciter les jeunes à la débauche ». Ensuite, l’Histoire a compté de nombreuses périodes de censure. Dans la majorité des cas, elle survenait au sein de gouvernement totalitaires pour cacher des informations novatrices ou allant contre le pouvoir. Et malheureusement, cette censure survient encore quotidiennement dans le monde entier.

Et la censure sur instagram ?

Elle est régie par les règles du réseau social. Dans les conditions générales d’instagram, voilà ce qui est écrit : « Nous sommes conscients qu’il arrive parfois que des personnes veuillent partager des images de nudité à caractère artistique ou créatif, mais pour un bon nombre de raisons nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. Cela inclut les photos, les vidéos et les autres contenus numériques présentant des rapports sexuels, des organes génitaux ou des plans rapprochés de fesses entièrement exposées. Cela inclut également certaines photos de mamelons, mais les photos de cicatrices post-mastectomie et de femmes qui allaitent activement un enfant sont autorisées. La nudité dans les photos de peintures et de sculptures est également acceptable. »

Quels sont les comptes touchés ? 

Concernant cette vague de censure survenue récemment, les deux premiers comptes à avoir été interdits sont ceux de Jouissance Club et La Prédiction. Le premier contenait, il est vrai, des dessins de parties génitales, mais à but pédagogique, pour aider les utilisateurs de tous genres à (se) donner du plaisir. Le deuxième compilait des photos commentées par des textes érotiques. Puis, les jours suivants, des dizaines d’autres comptes parlant de plaisir, d’éducation sexuelle, montrant des photographies de corps de femmes ou tout simplement des comptes féministes ont été bloqués voire supprimés par la plateforme. Le dernier compte ayant subi la censure serait Merci Beau Cul, qui ne fut réactivé que récemment.

Que se passe-t-il exactement ? 

Suite à cette censure, nous avons posé la question directement par mail à Instagram mais n’avons jamais eu de réponse… Il y a fort à parier que ce ne soit pas le réseau qui censure directement les comptes, mais des groupes d’utilisateurs qui signalent des publications qui ne leur plaisent pas. Des groupes de haters, réalisants des « raids numériques » anti-féministes.  Ensuite, selon le nombre de signalements, l’algorithme décide d’interdire aux comptes signalés de publier de nouveaux contenus. Si le nombre de signalements est important, celui-ci peut même être suspendu. Il faudrait ensuite le temps à Instagram de vérifier le compte en question pour l’autoriser de nouveau ou le suspendre définitivement. Par ailleurs, les moyens mis en place pour le contrôle des comptes en France serait bien moins important qu’aux États-Unis, expliquant des délais souvent longs avant une ré-autorisation à la publication.

Pourquoi y a-t-il censure ? 

Car ces comptes vont « à l’encontre des règles de la communauté » comme évoqué précédemment. Instagram invoque aussi le fait que le réseau étant international, il est nécessaire de respecter les moeurs des différents pays et des différentes cultures. De plus, la plateforme possédant un classement PG-13 (qui signifie que l’application est destinée aux 12 ans et +), la censure y est justifiée pour protéger les plus jeunes utilisateurs. Reste à savoir en quoi les dessins de Jouissance Club sont considérés plus offensants que les photos présentes sur les comptes de l’industrie du porno ; en quoi les récits érotiques de La Prédiction choquent plus que des plaidoyers racistes ; en quoi les vidéos explicatives de Le Cul Nu sur le vaginisme sont plus censurables que celles montrant des femmes en string tirant à la Kalachnikov ou encore en quoi l’activisme féministe d’Irenevrose soit plus contestable que la promotion d’utilisation de drogues. Mais à cela, Instagram ne répond pas.
Existe-t-il d’autres faits de censure sur Instagram ? 

Malheureusement oui et ce, depuis l’apparition de la plateforme. Dans beaucoup de cas de censure abusive, cela tourne principalement autour du même sujet : la Femme. Le corps de la Femme. Par exemple, les tétons féminins sont censurés depuis toujours. Une photo d’homme torse nu : Instagram accepte. Une photo de femme torse nu : Instagram censure. Le réseau social estime que les photos de poitrines de femmes sont pornographiques.  Malheureusement, une fois de plus, les seins des femmes sont sexualisés. Mais, ceci est encore un autre débat ! Le seul cas où cette partie de l’anatomie féminine est tolérée par le réseau est l’allaitement. Et cela n’est autorisé que depuis le mouvement protestataire #freethenipples et l’implication de Katie Vigos, une infirmière américaine qui avait lancé une pétition en 2014. Un an plus tard, c’est l’artiste Rupi Kaur qui se fait censurer à deux reprises pour avoir publié une photo d’elle, allongée, une tâche de sang menstruel sur son pantalon…
En février dernier, une marque française de patrons de couture s’est vue censurée « pour nu ou pornographie » une publication faisant la promotion de patrons de culottes. Sur la photo, on peut voir quatre femmes souriantes, faisant du 36, 38, 48 et 54. L’une d’elles se cache la poitrine comme il est régulièrement possible de le voir sur d’autres comptes proposant de la lingerie. Mais, quand le modèle fait du 54, Instagram juge que la publication mérite de disparaître. Quand ce sont les célèbres Kim Kardashian ou Gigi Hadid, c’est une autre histoire… 
Pourquoi ces photos se rapprochant des standards de beauté imposés par la société sont-elles autorisées et non celles représentant les femmes que l’on voit réellement, au quotidien ? 
Il semblerait bien qu’Instagram souffre aussi de grossophobie… Quelques jours plus tard, la publication a été remise en ligne. « Supprimé par erreur » se justifiera le réseau social. Auparavant, les interdictions du #curvy (« avec des formes ») et plus récemment du #grosse ont définitivement placé les formes des femmes comme objectif de censure d’instagram. Ces interdictions étant justifiées par la plateforme pour éviter le partage de photos de nudité ou pour lutter contre le surpoids.

Y-a-t-il un avantage à cette censure ? 

Oui ! Cette expression de la toute puissance d’Instagram a permis la création d’une vraie solidarité entre tous les comptes censurés mais aussi avec les abonné·e·s des différents comptes, qui soutiennent le mouvement. Lorsque Jouissance Club a été touché, avec six autres comptes, nous avons créé en quelques heures des visuels, un discours et le #sexualityisnotdirty. Quelques jours plus tard, le compte « de secours » que la dessinatrice avait mis en ligne avait récupéré ses 100 000 abonné.es. Quelques semaines plus tard, elle pointe à 165 000. Mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Le compte La Prédiction qui comptait 50 000  followers avant sa censure n’en possède aujourd’hui qu’un peu plus de 7000 alors que l’autrice s’apprête à sortir son premier recueil de nouvelles érotiques….

Quelles sont donc les possibilités qui se présentent pour lutter contre cette censure ? 

Les utilisateurs ont réussi depuis le début à se jouer de la censure en détournant les hashtags interdits  (#curvy est devenu #curvee) ou en remplaçant les tétons féminins par des tétons masculins (oui, ça fonctionne…). Un artiste suédois, Micol Hebron, a même créé un sticker spécial photoshop, pour être ajouté sur les clichés de tétons féminins… Pour ce qui est de la censure de comptes dans leur ensemble et dans le cas très probable où Instagram ne reviendra pas sur son puritanisme, pourquoi ne pas créer des macarons « interdit aux moins de... » pour certains comptes, à l’instar de ce qui se fait pour les films ou séries ?

La plateforme propose des contrats à certains grands groupes médiatiques, désignant ces derniers comme pleinement responsables des contenus qu'ils publient, se déchargeant ainsi de tout problème juridique. Quand Instagram proposera-t-il ce genre de contrat aux comptes concernés ?
Par ailleurs, une pétition contre cette censure a été lancée à l’initiative du collectif Meufs Meufs Meufs, soutenu par de nombreux·ses co-signataires. Instagram a proposé une rencontre.  à suivre...




Au fait, c’est pas un peu futile cette lutte ? 

Il est vrai qu’Instagram peut avoir une image un peu légère, entre les fitgirl, les stars de la télé réalité et les placements de produits en rafale. Mais Instagram est aussi un superbe outil de communication et d’échange avec une communauté très importante (14 millions de personnes) dont la majeure partie a entre 15 et 24  ans. C’est à cet âge que l’on se crée ses connaissances sexuelles, sa personnalité, la représentation que l’on se fait de son corps. C’est à cet âge que 84% des filles ne savent pas représenter leur sexe. Et la censure est un mot chargé de trop d’histoire pour être ignoré.
Le réseau social, dépendant de Facebook et dont les actionnaires sont des entreprises américaines, est dans son bon droit de censurer ce qui est contraire à ses conditions d’utilisation. Mais, même si l’on arrive à passer sur le fait qu’il y ait une censure quasi exclusivement focalisée sur ce qui est lié au corps et notamment celui de la femme, et qu’instagram confond éducation sexuelle et pornographie, le réseau, en exerçant cette censure, bafoue la Déclaration Universelle des Droits de l’Humain. La plateforme empêche en effet ce droit fondamental qu’est l’accès à l’information pour tous les humains. Et que font tous ces comptes, mis à part informer sur le corps, les menstruations, le plaisir, les plaisirs ? 


Rédaction : Marie Bongars
Illustration : Esther Lalanne

Le mot de Lea




À la naissance, tous les bébés sont assignés par défaut à un genre, féminin ou masculin, en fonction de leurs organes génitaux apparents. Pourtant, il est possible de se sentir en complète contradiction avec celui-ci. Quel rapport entretient-on alors avec son corps ? Bien au-delà des complexes, ce sont des vraies réflexions sur l’identité et le genre qui peuvent venir chambouler toute une vie. Lea a dû parcourir un chemin fastidieux entre questionnements et démarches médicales pour pour devenir la femme qu’elle est aujourd’hui.


Je suis née assignée garçon il y a 28 ans. J’ai toujours été timide, anxieuse et mal à l’aise en grandissant. À l’âge de 16 ans, j’ai fait mon « coming out gay » et c’est là que j’ai commencé à voir ma relation avec mon corps changer. Évidemment, j’avais déjà remarqué peu avant cela que ma carrure était étrangement imposante et que mon visage avait été envahi d’une barbe dont, déjà à l’époque, je me serais bien passée. Les relations avec les garçons étaient toujours étranges et stressantes car je me retrouvais à devoir être masculin dans ce corps un peu bâtard, des poils à des endroits non désirés mais aussi un torse pas vraiment plat et des hanches déjà prononcées. 

Vers 21 ans, j’ai commencé à sortir en boite de nuit habillée en femme comme un loisir et j’ai vite compris que ce regard que les gens posaient sur moi était celui que j’aurai toujours voulu ressentir. Après des mois de questionnement, une tentative de suicide et tant de rendez-vous médicaux, j’ai enfin commencé, le 13 août 2013, ma transition médicale afin d’aligner mon corps avec mon esprit et devenir aux yeux du monde la femme que j’ai toujours été, Lea. 

Chaque jour, elle était un peu plus présente quand je me regardais dans le miroir, même si j’avais parfois l’impression de la voir moins clairement que d’autres. Je vous laisse imaginer toutes les années que j’ai passé, perdue, sans aucune idée des différences qu’il pouvait y avoir entre le sexe biologique, l’identité de genre, l’expression de genre et l’orientation sexuelle. Car il n’y a, en effet, aucun rapport entre ce que l’on peut avoir entre les jambes, le genre dans lequel on se reconnaît et celui de ceux ou celles avec qui l’on partage son lit. C’est à cette époque j’ai rencontré celui qui est maintenant mon mari et dans son regard, j’ai trouvé la première validation de mon identité de genre et un amour inconditionnel qui m’a portée durant ces six dernières années. 

Rapidement, les hormones ont fait leur travail, ma seconde puberté s’est enclenchée et les changements sont arrivés. Les graisses se sont réparties de façon différente et harmonieuse au niveau du corps et du visage, ma poitrine s’est développée, ma peau adoucie, mes cheveux ont poussé rapidement et des séances d’épilation au laser ont effacé ce que j’avais en trop sur le visage. Au bout de deux ans, j’ai décidé d’effectuer une augmentation mammaire qui me semblait nécessaire afin de m’approprier ce nouveau corps encore un peu plus. Comme tous mes choix, celui-ci est totalement personnel car c’est la seule chose qui compte pour se trouver belle à travers ses propres yeux du lever au coucher. 


Je ne m’étalerai pas plus sur les procédures auxquelles j’ai eu recours ou non car elles ne concernent que moi, mon mari et mes médecins. Il faut comprendre qu’une femme trans ne se résume pas à un avant/après, c’est le voyage physique et émotionnel d’une vie entière. Il y a autant de corps que de femmes qu’elles soient trans ou non. Nous sommes toutes des femmes biologiques, certaines ont une poitrine et d’autres pas, certaines ont un pénis et d’autres, non. 


La vie n’est pas rose tous les jours et s’accepter est un travail long et douloureux, vous le savez toutes. Je vis la paperasse interminable, les traitements à prendre à vie, les regards et les moqueries. Bien trop souvent, j’ai dû, et cela arrive encore parfois, me faire violence pour sortir de chez moi. Le comportement des gens est destructeur et il m’arrive souvent de détester le monde entier. Mais qui blâmer dans une société où les femmes comme moi sont représentées comme un divertissement à sensation ou un fétichisme de site porno ? 


Si j’ai accepté cette opportunité de m’exprimer, c’est pour contribuer, à ma petite échelle, à la représentation des femmes Transgenres d’une façon autre : nos corps sont peut-être différents mais ils sont beaux et méritent d’être vus et célébrés. Nos histoires font partie des plus belles qui sont à raconter et personne ne peut les partager mieux que nous. En bientôt 6 ans, les hormones, une maladie de la thyroïde et beaucoup trop de pizzas m’ont fait prendre 30 kilos. Finalement, autant de complexes supplémentaires que de points positifs en ont découlé. Ma bouille est bien ronde, mes hanches plus larges, ma poitrine plus volumineuse et le jackpot, ma plus grande fierté, mes vergetures et ma cellulite. Certaines s’en arrachent les cheveux mais pour moi c’est une bénédiction, quoi de plus féminin ?! 




Je me suis souvent demandée si être trans était une bénédiction ou une malédiction : parfois ou même souvent, c'est un peu des deux. Mais je peux affirmer aujourd’hui que sans tout ce chemin parcouru, je n’aurai jamais eu une aussi bonne conscience de mon propre corps et de celui des femmes de façon générale, que ce soit dans l’espace public ou via sa représentation dans les médias classiques. évidemment soutenue par des concepts de la beauté étant binaires, misogynes, racistes et grossophobes… 


Ce n’est que le début de l’aventure pour moi et je nous souhaite à toutes de rester vigilantes, ouvertes, respectueuses et confiantes, de continuer d’apprendre chaque jour et de prôner un féminisme intersectionnel qui ne pourra que nous tirer vers le haut ! Gardez également à l’esprit que vous n’êtes pas que votre corps car vous avez tellement à offrir et essayez, si possible, d’éviter de suivre sur les réseaux sociaux de personnes qui vous refilent des complexes. J’espère que mes mots auront pu aider certaines de quelque façon que ce soit. Merci d’avoir pris le temps de me lire et merci aux proches qui m’ont toujours aimée et acceptée pour celle que je suis. 



Témoignage : Léa ♡
Biche magazine de mai "Cheeky boom" n°5
Rubrique : Physique Chimie


The devil in Miss Jones




Si nous devions parler d’un film ayant marqué historiquement le monde de la pornographie, le choix le plus probant serait certainement de se tourner vers une oeuvre issue de la période Porno Chic, appelée également Golden Age of Porn. Et s’il fallait ne retenir qu’une seule de ces œuvres, celle représentant le plus cette période charnière, il tombe sous le sens de se tourner vers The Devil In Miss Jones.



Sorti en 1973 et réalisé par Gerard Damiano, ce film met en scène une actrice quasi inconnue : Georgina Spelvin (née Shelley Graham). âgée de 36 ans lors du tournage, et n’ayant participé qu’à quelques petits films softcore, elle n’incarne en rien la candidate idéale. C’est pour faire suite au conseil d’un compagnon de tournage (de film érotique) qu’elle contacte la production du futur film de Damiano et est tout d’abord retenue en tant que cuisinière et femme à tout faire sur le tournage. Durant les préparatifs, elle rencontre John Clemens, venu auditionner pour le rôle de Mr Abacca. Il lui demande de lui donner la réplique pour s’exercer. Elle accepte volontiers et, fruit du hasard, le producteur les surprend et se tourne vers le réalisateur : « Ne cherche plus, on a trouvé Miss Jones ! ». Au vu du script, Damiano était plutôt à la recherche « (…) d’une jeune beauté de 19 ans aux forts attributs plutôt que d’une femme de 36 ans sans poitrine (…) ». Mais les deux hommes décident tout de même de donner sa chance à Georgina et de lui offrir le rôle principal. Oui, cela peut faire sourire, et pourtant c’est bien pour ses talents d’interprétations dramatiques que Georgina a été retenue !

Mais alors, The Devil in Miss Jones, c’est quoi ? 

L’oeuvre nous présente l’initiation à la luxure de Justine Jones, femme célibataire et dépressive, lasse de la vie, fraîchement suicidée, à qui l’on a laissé un sursis afin de découvrir les plaisirs de la chair, dont elle s’est toujours privée dans un souci de piété. La scène d’ouverture, assez courte et psychédélique, nous montre Miss Jones dans une cellule, se masturbant devant un homme qui ne semble absolument pas concerné. Un étrange et incompréhensible passage suivi du générique et de la première « vraie » scène du film, où l’on observe, durant environ 7 minutes, Miss Jones dans son appartement. Celle-ci se déshabille, entre dans son bain et se suicide. Cette scène est simplement accompagnée d’une musique, certes « cheesy », mais qui colle parfaitement à l’ambiance, tant par ses arrangements que par les paroles scandées par son interprète Linda November. S’en suit le passage où Miss Jones se voit négocier avec Mr Abacca son sursis, avant d’atteindre les limbes de l’enfer ; moment clé du film, porté par une excellente interprétation des deux acteurs.  Durant ce premier quart d’heure, la part belle est faite au jeu, à l’esthétique, à la mise en place d’une ambiance qui porte solidement le film, au point de quasi légitimer les scènes explicites qui suivent. Roger Ebert, célèbre critique de cinéma, admet « (…) qu’une certaine ambiance arrive à s’installer dans les dix premières minutes. Ambiance qui donne par la suite une étrange qualité aux scènes les plus explicites (…). Le début du film est si bien réalisé et joué qu’il nous fait oublier nos appréhensions. C'est la première fois que je vois un porno où le personnage principal n’est pas simplement utilisé comme objet sexuel (…) ».

Essayez de vous mettre en situation : années 60/70, le porno est ultra décrié, censuré, voire interdit dans une majorité de pays (en France, la censure sera levée en 1974, ndlr), et l’on vous propose, pour commencer, une scène de masturbation complètement barrée, suivie d’une scène où l’on voit la principale actrice, triste, vidée se préparant à donner fin à ses jours. Il y a fort à penser qu’une partie des consommateur·rice·s de pornographie ont pu être troublé·e·s. Cependant, c’est bien grâce à ce genre de sophistication scénaristique, du moins en partie, que The Devil In Miss Jones a pu conquérir un public bien plus large. 

Bien évidemment, le film n’en reste pas moins un film contenant de nombreuses scènes à caractère pornographique. La première, en duo avec Harry Reems reste assez classique : fellation, cunnilingus, coït vaginal et anal. Sous le sobriquet de « Teacher » (oui, c’est un peu bof), le personnage masculin est mis à disposition pour faire découvrir à Miss Jones tout ce qu’elle s’est toujours refusée : le sexe, le coït, la baise quoi ! Et ce, dans une ambiance musicale omniprésente, la musique étant aussi forte que les gémissements de Georgina et Harry émanant du plateau de tournage. C’est assez surprenant mais ce sera le cas pour l’ensemble des scènes explicites, qui se déroulent parfois avec seulement de la musique !

Vient ensuite une des plus belles scènes du film : la scène lesbienne. Dans cette scène, tout fonctionne. Il s’en dégage une atmosphère presque palpable. La lumière, les plans, la musique, le jeu des actrices, tout est maîtrisé. Il n’est, par ailleurs, pas inutile de préciser que les actrices Georgina et Clair étaient en couple lors du tournage. Cela aide à comprendre la symbiose existante et qui crève l’écran… Cette scène est d’ailleurs beaucoup plus érotique que pornographique, ce qui la rend naturellement plus cinématographique. Car oui, en s’affranchissant des gros plans sur parties génitales, il faut se creuser la tête pour faire ressortir ce qui peut toucher le public. Et là, chapeau bas Gerard ! La scène du serpent, elle, occupe certainement la place de la plus emblématique du film. Scène durant lequel Georgina va introduire à plusieurs reprises la tête d’un boa vivant dans sa bouche. Cela peut sembler anodin, voire grotesque, mais témoigne de cet état d’esprit nouveaux explorateurs, naïf, presque enfantin des protagonistes ayant contribué à l’évolution du genre de cet époque.

La fin, plutôt métaphorique, renvoie à la toute première scène du film (celle de la masturbation). Elle fait écho aux propos du personnage interprété par John Clemens, plus tôt dans le film : « (...) n’ayez pas peur, il n’y aura aucune souffrance physique (il parle de l’enfer, ndlr). Les gens craignent d’y trouver du feu, des démons, ce n’est que l’interprétation de l’homme (…) ». L’enfer de Miss Jones y est représenté par une prison dans laquelle elle partage sa cellule avec un homme, interprété par le réalisateur lui-même. Celle-ci le supplie de la satisfaire sexuellement alors que l’homme, non concerné, ne l’écoute pas et ouvre sur un monologue dénué de sens. Elle restera là, en proie à ses pulsions, à ses désirs, qu’elle ne pourra plus jamais assouvir et ce, durant l’éternité.

Lors d’une interview de 2006, l’interprète de Miss Jones décrira le tournage comme une de ses meilleures et plus plaisantes expériences jamais vécues. Elle dira de Damiano que celui-ci était d’une gentillesse incomparable et toujours soucieux de son bien-être et de son confort. Elle se sentait, avec toutes ces attentions, quasiment « (…) considérée comme une femme enceinte (…) ». Elle déclare également, en 1995 : « (…) A la fin du tournage, avec Jerry (Damiano, ndlr), on pliait le matériel, faisait la vaisselle, nettoyait l’évier (…) C’était une vraie ambiance familiale. Tout le monde était impliqué pour faire un bon film ! », ce qui transparaît dans le film. Roger Ebert, dans son article de 1973, écrit : « (…) Georgina Spelvin est sûrement la meilleure, voire la seule actrice, dans le paysage du film hardcore (…), elle est plaisante à regarder non pas que pour sa façon de jouer mais également parce qu’elle ne semble jamais exploitée au milieu de tous ces acteurs pornos (…)  ». Cela reste, certes, une vision masculine mais qui corrobore tout de même avec les propos de Georgina dans ses différentes interviews.

Pour finir, et vous l’aurez compris, ce film est un incontournable du genre. Incontournable, car il réussit le pari de se démarquer et d’offrir quelque chose de nouveau. Proposer quelque chose là où on ne l’attend pas. à l’inverse de Deep Throat qui, même s’il détient le record au box-office pour un film classé X, reste très simplet et assez guignolesque. Mais n’oublions pas que c’est grâce au succès de ce dernier que Damiano a pris le risque de mettre en scène son scénario, The Devil in Miss Jones. Comme le dit si bien Roger Ebert : « Grâce à son interprétation dans The Devil In Miss Jones, Georgina Spelvin est devenue une légende, la pornstar des littéraires ». 



Rédaction : Marc-Antoine Riot   
Illustration : Laura Muller


Quand bien manger rend malade



Tout cuire à la vapeur. Boire des jus de légumes. Exclure le sucre, les produits raffinés. Exclure le gluten, même sans y être intolérant. Manger bio, local, frais, parfois même exclusivement cru. Suivre un régime vegan, paléo, keto. Toutes ces injonctions contradictoires nous sont martelées au quotidien, via la télévision, les scandales alimentaires, les magazines, les réseaux sociaux, notre entourage, nos livres de cuisine. Bien qu’il n’existe aucune contre-indication à manger sain, dans le respect de la nature et des humains, l’utopie se transforme en cauchemar lorsqu’elle devient obsession.

En réponse à ces diktats contemporains, certains individus ont développé une obsession de la nourriture saine, se créant des régimes sur-mesure, en excluant des catégories d’aliments ou des modes de cuisson, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose. Au point de se couper de leur famille et amis. Bienvenue dans le monde de l’orthorexie.

Ce mot barbare provient du grec « orthos » qui signifie « correct » et d'« orexis », l’alimentation. Maladie répertoriée pour la première fois en 1997 par le médecin Steven Bratman, dans son article The Health Food Eating Disorder, l’orthorexie est la conséquence grandissante d’une obsession contemporaine : manger sain à tout prix. Outre la culpabilisation constante qu’apportent ces injonctions à propos de la nourriture, un problème de fond bien plus grave flotte en surface.

L’ensemble de la société nous martèle quotidiennement l’utopie d’un régime alimentaire parfait, évidemment impossible à atteindre. Les réseaux sociaux, la société de consommation, les personnalités influentes tendent à nous pousser vers un idéal de santé érigé tel le nouveau veau d’or. La croissance des cas d’orthorexie dans les sociétés occidentales va de pair avec notre culte de l’image via les réseaux sociaux. Nous nous sommes éreintés à exposer au monde entier des corps beaux, sains, des modes de vie plus parfaits et équilibrés que ceux de nos voisins. Ce culte de l’image s’est étendu au domaine de l’alimentation : chacun expose fièrement sur les réseaux sociaux des repas complets, équilibrés et sains, afin de démontrer son appartenance à une communauté de personnes responsables, réfléchies et soucieuses de leur santé.

L’obsession de manger sain est devenu si omniprésenteque la valeur de ces individus a directement été rattachée à leur manière de s’alimenter. Manger est devenu un acte moral et a perdu entre temps sa simplicité d’existence première, nous nourrir. Chaque acte alimentaire implique à présent des choix moraux, sociétaux et environnementaux aux conséquences largement diffusées par les médias. Notre image sociale est aujourd’hui directement reliée à ce que nous mangeons, et se nourrir hors des codes imposés transmet, bien malgré, nous une image peu soignée, je-m’en-foutiste et malsaine de notre personnalité.

QUAND LE CONTRÔLE DEVIENT OBSESSIONNEL

Résultat d’une société exigeante et prônant l’alimentation comme solution unique aux problèmes de santé, l’orthorexie se trouve à mi-chemin entre les troubles alimentaires, les troubles anxieux et les troubles obsessionnels compulsifs, dans une zone floue entre l’addiction et la phobie.

Le danger présumé n’est donc plus de grossir, mais de tomber malade à cause des aliments. L’orthorexie est un cercle vicieux obsessionnel qui entraîne les individus à s’imposer des règles extrêmement strictes afin d’éviter les maladies : préparer ses repas soi-même, refuser de dîner entre amis de peur d’être confronté à des aliments malsains, passer plus de trois heures par jour à penser à la nourriture, à cuisiner de la manière la plus saine possible pendant des journées entières. La personne atteinte d’orthorexie est persuadée de détenir l’unique recette d’une alimentation saine, et ressent une grande anxiété à l’idée de « perdre le contrôle » de son régime. Outre l’isolement social et la détresse psychologique engendrés par l’orthorexie, les conséquences sur la santé peuvent être désastreuses : perte de poids, carences, sous-nutrition pouvant mener jusqu’à l’hospitalisation. Quelle triste ironie.

SORTIR LA TÊTE DE L’EAU

L’orthorexie est l’inverse-même d’un cercle vertueux, puisque l’individu touché se rend littéralement malade à essayer de ne pas l’être. Comme bon nombre de troubles alimentaires, il est extrêmement complexe pour la personne atteinte de réaliser l’existence du problème puisqu’elle est persuadée de faire ce qui est le mieux pour elle, absolument convaincue du bon-fondement de sa démarche. Un simple tour sur les réseaux sociaux la confortera une fois de plus dans son obsession, puisqu’elle sera ensevelie sous de nouvelles « preuves » de la crédibilité de son mode de vie. Or, l’acceptation de l’existence du problème est indispensable à toute guérison. Difficile toutefois de faire reconnaître cette souffrance au corps médical, lui-même formaté aux injonctions du « manger sain ». La thérapie comportementale ainsi que l’écoute bienveillante de proches peuvent être un premier pas vers la guérison. 

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En parler : Association « Enfine » accompagnement
des troubles alimentaires : 01 40 72 64 44

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Rédigé par Pauline Giegelmann
Illustré par Oriane Safré-Proust
Article à retrouver dans le Biche Magazine n°4, rubrique “Physique Chimie", page 26

Culture Drag : quand le corps se transforme



D
epuis peu, la culture drag queen vit un succès sans précédent au-delà de la communauté LGBT. D’une part, grâce à l’émission de télé-réalité RuPaul’s drag race diffusée depuis 2009 et présentée par la plus célèbre des drag, la Mother of all, RuPaul Charles. Une quinzaine de drag queens s’y affrontent dans des défilés à thème, des épreuves de play-back, ou des parodies de célébrités, pour obtenir le Graal utlime : être élue la prochaine superstar americaine du drag. C’est joyeux, c’est too much, c’est piquant et plein de répliques cultes. Et le programme a permis à un public plus divers de comprendre les dessous de l’art du drag, en étant témoin des transformations impressionnantes des candidates.

Une culture devenue plus mainstream et dont l’esthétique se retrouve dans les tendances récentes. à l’image par exemple des sœurs Kardashian qui capitalisent sur une exacerbation de la féminité, dans laquelle on retrouve beaucoup de traits drag : perruques, contouring à outrance (une technique pour affiner ses traits), hanches exagérées, tenues folles, poses travaillées..  Mais quand on pense drag queen, on pense d’abord show à paillettes, talons de 15cm en taille 45 et perruques flashy. C’est loin d’être faux, mais c’est plus que ça. Être drag queen, c’est jouer avec la notion de genre et explorer la féminité. Les attraits féminins sont alors surjoués, exagérés, glamourisés au possible non pas pour moquer la femme mais pour la célébrer. L’art du drag est militant et crie que le genre est une construction sociale. Mais qu’en est-il des femmes dans cette communauté ?
Quand elles se sont à leur tour emparées de l’art du drag au début des années 90, elles ont d’abord utilisé la carte à l’inverse : elles se travestissent au masculin et deviennent des drag kings, avec fausses barbes de trois jours, roulage de mécaniques et pénis en coton. La démarche est la même, choisir un personnage et se jouer des attraits assimilés au genre le temps d’une performance. Mais l’effet final semble différent. Quand les drag queens deviennent des créatures extravagantes et hilarantes, les drag kings tendent à ressembler à des « hommes ordinaires » facilement confondables. Les qualités de transformation sont cependant aussi impressionnantes. Malgré plusieurs noms français comme Louise de Ville et Victor Lemaure, l’art des drag kings est bien moins compris car moins assimilé à l’aspect festif du drag et peine à se faire connaître. Mais une autre partie de la gente féminine a voulu briser encore un peu plus les codes binaires en se créant des personnages de drag queens. Des femmes, dans des personnages de femmes. Au sein de la communauté, cette démarche n’est pas toujours acceptée et provoque des scissions : certains s’accrochent à des règles qui dicteraient que tu peux uniquement te travestir dans le genre inverse de ce que tu as entre les jambes. Mais le drag, c’est avant tout l’art de se transformer, d’incarner un personnage, de divertir, de briser les préconceptions, de se célébrer. Pourquoi mettre des barrières à un art aussi libérateur ?

Ces femmes qui se travestissent se jouent des notions qu’on leur a rabâché pendant toute leur enfance « les filles sont délicates, gentilles, discrètes » et elles prennent le contre-pied avec des personnages exubérants et colorés qui leur donnent le pouvoir sur leur féminité et l’image qu’elles choisissent de renvoyer. Elles partagent avec les drag hommes les mêmes faux cils, contouring et tenues moulantes, mais c’est en regardant la forme d’une mâchoire ou d’un torse que l’on peut distinguer qui se cache vraiment derrière le fond de teint. Mais est-ce que ça compte réellement ?

Les transformations des femmes drag sont tout autant spectaculaires et les personnages aussi riches. Dans notre société infestée de diktats, c’est leur façon de s’approprier leur corps et de défendre leur droit d’être femme, à leur manière. Victoria Sin, Tete Bang, Creme Fatale ou encore Amber Cadaverous, sont des figures de cette communauté et valent vraiment le coup d’œil.

Femmes et hommes ont alors la place de créer ensemble dans cette esprit de show et de célébration qui leur est propre.
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Rédigé par Marion Le Guenic
Illustré par SHE’S ANGRY
Article à retrouver dans le Biche Magazine n°1, rubrique “Physique Chimie” page 22.