Si nous devions parler d’un film ayant marqué historiquement le monde de la pornographie, le choix le plus probant serait certainement de se tourner vers une oeuvre issue de la période Porno Chic, appelée également Golden Age of Porn. Et s’il fallait ne retenir qu’une seule de ces œuvres, celle représentant le plus cette période charnière, il tombe sous le sens de se tourner vers The Devil In Miss Jones.



Sorti en 1973 et réalisé par Gerard Damiano, ce film met en scène une actrice quasi inconnue : Georgina Spelvin (née Shelley Graham). âgée de 36 ans lors du tournage, et n’ayant participé qu’à quelques petits films softcore, elle n’incarne en rien la candidate idéale. C’est pour faire suite au conseil d’un compagnon de tournage (de film érotique) qu’elle contacte la production du futur film de Damiano et est tout d’abord retenue en tant que cuisinière et femme à tout faire sur le tournage. Durant les préparatifs, elle rencontre John Clemens, venu auditionner pour le rôle de Mr Abacca. Il lui demande de lui donner la réplique pour s’exercer. Elle accepte volontiers et, fruit du hasard, le producteur les surprend et se tourne vers le réalisateur : « Ne cherche plus, on a trouvé Miss Jones ! ». Au vu du script, Damiano était plutôt à la recherche « (…) d’une jeune beauté de 19 ans aux forts attributs plutôt que d’une femme de 36 ans sans poitrine (…) ». Mais les deux hommes décident tout de même de donner sa chance à Georgina et de lui offrir le rôle principal. Oui, cela peut faire sourire, et pourtant c’est bien pour ses talents d’interprétations dramatiques que Georgina a été retenue !

Mais alors, The Devil in Miss Jones, c’est quoi ? 

L’oeuvre nous présente l’initiation à la luxure de Justine Jones, femme célibataire et dépressive, lasse de la vie, fraîchement suicidée, à qui l’on a laissé un sursis afin de découvrir les plaisirs de la chair, dont elle s’est toujours privée dans un souci de piété. La scène d’ouverture, assez courte et psychédélique, nous montre Miss Jones dans une cellule, se masturbant devant un homme qui ne semble absolument pas concerné. Un étrange et incompréhensible passage suivi du générique et de la première « vraie » scène du film, où l’on observe, durant environ 7 minutes, Miss Jones dans son appartement. Celle-ci se déshabille, entre dans son bain et se suicide. Cette scène est simplement accompagnée d’une musique, certes « cheesy », mais qui colle parfaitement à l’ambiance, tant par ses arrangements que par les paroles scandées par son interprète Linda November. S’en suit le passage où Miss Jones se voit négocier avec Mr Abacca son sursis, avant d’atteindre les limbes de l’enfer ; moment clé du film, porté par une excellente interprétation des deux acteurs.  Durant ce premier quart d’heure, la part belle est faite au jeu, à l’esthétique, à la mise en place d’une ambiance qui porte solidement le film, au point de quasi légitimer les scènes explicites qui suivent. Roger Ebert, célèbre critique de cinéma, admet « (…) qu’une certaine ambiance arrive à s’installer dans les dix premières minutes. Ambiance qui donne par la suite une étrange qualité aux scènes les plus explicites (…). Le début du film est si bien réalisé et joué qu’il nous fait oublier nos appréhensions. C'est la première fois que je vois un porno où le personnage principal n’est pas simplement utilisé comme objet sexuel (…) ».

Essayez de vous mettre en situation : années 60/70, le porno est ultra décrié, censuré, voire interdit dans une majorité de pays (en France, la censure sera levée en 1974, ndlr), et l’on vous propose, pour commencer, une scène de masturbation complètement barrée, suivie d’une scène où l’on voit la principale actrice, triste, vidée se préparant à donner fin à ses jours. Il y a fort à penser qu’une partie des consommateur·rice·s de pornographie ont pu être troublé·e·s. Cependant, c’est bien grâce à ce genre de sophistication scénaristique, du moins en partie, que The Devil In Miss Jones a pu conquérir un public bien plus large. 

Bien évidemment, le film n’en reste pas moins un film contenant de nombreuses scènes à caractère pornographique. La première, en duo avec Harry Reems reste assez classique : fellation, cunnilingus, coït vaginal et anal. Sous le sobriquet de « Teacher » (oui, c’est un peu bof), le personnage masculin est mis à disposition pour faire découvrir à Miss Jones tout ce qu’elle s’est toujours refusée : le sexe, le coït, la baise quoi ! Et ce, dans une ambiance musicale omniprésente, la musique étant aussi forte que les gémissements de Georgina et Harry émanant du plateau de tournage. C’est assez surprenant mais ce sera le cas pour l’ensemble des scènes explicites, qui se déroulent parfois avec seulement de la musique !

Vient ensuite une des plus belles scènes du film : la scène lesbienne. Dans cette scène, tout fonctionne. Il s’en dégage une atmosphère presque palpable. La lumière, les plans, la musique, le jeu des actrices, tout est maîtrisé. Il n’est, par ailleurs, pas inutile de préciser que les actrices Georgina et Clair étaient en couple lors du tournage. Cela aide à comprendre la symbiose existante et qui crève l’écran… Cette scène est d’ailleurs beaucoup plus érotique que pornographique, ce qui la rend naturellement plus cinématographique. Car oui, en s’affranchissant des gros plans sur parties génitales, il faut se creuser la tête pour faire ressortir ce qui peut toucher le public. Et là, chapeau bas Gerard ! La scène du serpent, elle, occupe certainement la place de la plus emblématique du film. Scène durant lequel Georgina va introduire à plusieurs reprises la tête d’un boa vivant dans sa bouche. Cela peut sembler anodin, voire grotesque, mais témoigne de cet état d’esprit nouveaux explorateurs, naïf, presque enfantin des protagonistes ayant contribué à l’évolution du genre de cet époque.

La fin, plutôt métaphorique, renvoie à la toute première scène du film (celle de la masturbation). Elle fait écho aux propos du personnage interprété par John Clemens, plus tôt dans le film : « (...) n’ayez pas peur, il n’y aura aucune souffrance physique (il parle de l’enfer, ndlr). Les gens craignent d’y trouver du feu, des démons, ce n’est que l’interprétation de l’homme (…) ». L’enfer de Miss Jones y est représenté par une prison dans laquelle elle partage sa cellule avec un homme, interprété par le réalisateur lui-même. Celle-ci le supplie de la satisfaire sexuellement alors que l’homme, non concerné, ne l’écoute pas et ouvre sur un monologue dénué de sens. Elle restera là, en proie à ses pulsions, à ses désirs, qu’elle ne pourra plus jamais assouvir et ce, durant l’éternité.

Lors d’une interview de 2006, l’interprète de Miss Jones décrira le tournage comme une de ses meilleures et plus plaisantes expériences jamais vécues. Elle dira de Damiano que celui-ci était d’une gentillesse incomparable et toujours soucieux de son bien-être et de son confort. Elle se sentait, avec toutes ces attentions, quasiment « (…) considérée comme une femme enceinte (…) ». Elle déclare également, en 1995 : « (…) A la fin du tournage, avec Jerry (Damiano, ndlr), on pliait le matériel, faisait la vaisselle, nettoyait l’évier (…) C’était une vraie ambiance familiale. Tout le monde était impliqué pour faire un bon film ! », ce qui transparaît dans le film. Roger Ebert, dans son article de 1973, écrit : « (…) Georgina Spelvin est sûrement la meilleure, voire la seule actrice, dans le paysage du film hardcore (…), elle est plaisante à regarder non pas que pour sa façon de jouer mais également parce qu’elle ne semble jamais exploitée au milieu de tous ces acteurs pornos (…)  ». Cela reste, certes, une vision masculine mais qui corrobore tout de même avec les propos de Georgina dans ses différentes interviews.

Pour finir, et vous l’aurez compris, ce film est un incontournable du genre. Incontournable, car il réussit le pari de se démarquer et d’offrir quelque chose de nouveau. Proposer quelque chose là où on ne l’attend pas. à l’inverse de Deep Throat qui, même s’il détient le record au box-office pour un film classé X, reste très simplet et assez guignolesque. Mais n’oublions pas que c’est grâce au succès de ce dernier que Damiano a pris le risque de mettre en scène son scénario, The Devil in Miss Jones. Comme le dit si bien Roger Ebert : « Grâce à son interprétation dans The Devil In Miss Jones, Georgina Spelvin est devenue une légende, la pornstar des littéraires ». 



Rédaction : Marc-Antoine Riot   
Illustration : Laura Muller