Depuis la fin du mois de Février, le réseau social Instagram redouble de contrôle sur ses abonné·e·s, à l’instar du compte Jouissance Club qui a été censuré. Cette action radicale du réseau social américain n’a été que le début d’une vague censitaire touchant des dizaines de comptes féministes, dont celui de Marie Bongars, rédactrice pour Gang de Biches, a fait partie. Elle nous explique ici les différents aspects de ce contrôle permanent d’Instagram sur la sexualité et le corps de la femme.

C’est quoi, au fait, la censure ?

La censure, c’est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression de chacun. Au sens étymologique, « censere » signifie en latin « déclarer solennellement et selon les formes ». Ce terme avait initialement un sens religieux : celui d’un examen sévère fait au nom de Dieu. Puis, au fur et à mesure de son utilisation, sa signification s’est enrichie du sens de « critique ». Le plus célèbre et ancien acte de censure serait la condamnation à mort de Socrate en -399 pour « ne pas reconnaître les mêmes dieux que l’État, […] introduire des divinités nouvelles, […] corrompre la jeunesse et inciter les jeunes à la débauche ». Ensuite, l’Histoire a compté de nombreuses périodes de censure. Dans la majorité des cas, elle survenait au sein de gouvernement totalitaires pour cacher des informations novatrices ou allant contre le pouvoir. Et malheureusement, cette censure survient encore quotidiennement dans le monde entier.

Et la censure sur instagram ?

Elle est régie par les règles du réseau social. Dans les conditions générales d’instagram, voilà ce qui est écrit : « Nous sommes conscients qu’il arrive parfois que des personnes veuillent partager des images de nudité à caractère artistique ou créatif, mais pour un bon nombre de raisons nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. Cela inclut les photos, les vidéos et les autres contenus numériques présentant des rapports sexuels, des organes génitaux ou des plans rapprochés de fesses entièrement exposées. Cela inclut également certaines photos de mamelons, mais les photos de cicatrices post-mastectomie et de femmes qui allaitent activement un enfant sont autorisées. La nudité dans les photos de peintures et de sculptures est également acceptable. »

Quels sont les comptes touchés ? 

Concernant cette vague de censure survenue récemment, les deux premiers comptes à avoir été interdits sont ceux de Jouissance Club et La Prédiction. Le premier contenait, il est vrai, des dessins de parties génitales, mais à but pédagogique, pour aider les utilisateurs de tous genres à (se) donner du plaisir. Le deuxième compilait des photos commentées par des textes érotiques. Puis, les jours suivants, des dizaines d’autres comptes parlant de plaisir, d’éducation sexuelle, montrant des photographies de corps de femmes ou tout simplement des comptes féministes ont été bloqués voire supprimés par la plateforme. Le dernier compte ayant subi la censure serait Merci Beau Cul, qui ne fut réactivé que récemment.

Que se passe-t-il exactement ? 

Suite à cette censure, nous avons posé la question directement par mail à Instagram mais n’avons jamais eu de réponse… Il y a fort à parier que ce ne soit pas le réseau qui censure directement les comptes, mais des groupes d’utilisateurs qui signalent des publications qui ne leur plaisent pas. Des groupes de haters, réalisants des « raids numériques » anti-féministes.  Ensuite, selon le nombre de signalements, l’algorithme décide d’interdire aux comptes signalés de publier de nouveaux contenus. Si le nombre de signalements est important, celui-ci peut même être suspendu. Il faudrait ensuite le temps à Instagram de vérifier le compte en question pour l’autoriser de nouveau ou le suspendre définitivement. Par ailleurs, les moyens mis en place pour le contrôle des comptes en France serait bien moins important qu’aux États-Unis, expliquant des délais souvent longs avant une ré-autorisation à la publication.

Pourquoi y a-t-il censure ? 

Car ces comptes vont « à l’encontre des règles de la communauté » comme évoqué précédemment. Instagram invoque aussi le fait que le réseau étant international, il est nécessaire de respecter les moeurs des différents pays et des différentes cultures. De plus, la plateforme possédant un classement PG-13 (qui signifie que l’application est destinée aux 12 ans et +), la censure y est justifiée pour protéger les plus jeunes utilisateurs. Reste à savoir en quoi les dessins de Jouissance Club sont considérés plus offensants que les photos présentes sur les comptes de l’industrie du porno ; en quoi les récits érotiques de La Prédiction choquent plus que des plaidoyers racistes ; en quoi les vidéos explicatives de Le Cul Nu sur le vaginisme sont plus censurables que celles montrant des femmes en string tirant à la Kalachnikov ou encore en quoi l’activisme féministe d’Irenevrose soit plus contestable que la promotion d’utilisation de drogues. Mais à cela, Instagram ne répond pas.
Existe-t-il d’autres faits de censure sur Instagram ? 

Malheureusement oui et ce, depuis l’apparition de la plateforme. Dans beaucoup de cas de censure abusive, cela tourne principalement autour du même sujet : la Femme. Le corps de la Femme. Par exemple, les tétons féminins sont censurés depuis toujours. Une photo d’homme torse nu : Instagram accepte. Une photo de femme torse nu : Instagram censure. Le réseau social estime que les photos de poitrines de femmes sont pornographiques.  Malheureusement, une fois de plus, les seins des femmes sont sexualisés. Mais, ceci est encore un autre débat ! Le seul cas où cette partie de l’anatomie féminine est tolérée par le réseau est l’allaitement. Et cela n’est autorisé que depuis le mouvement protestataire #freethenipples et l’implication de Katie Vigos, une infirmière américaine qui avait lancé une pétition en 2014. Un an plus tard, c’est l’artiste Rupi Kaur qui se fait censurer à deux reprises pour avoir publié une photo d’elle, allongée, une tâche de sang menstruel sur son pantalon…
En février dernier, une marque française de patrons de couture s’est vue censurée « pour nu ou pornographie » une publication faisant la promotion de patrons de culottes. Sur la photo, on peut voir quatre femmes souriantes, faisant du 36, 38, 48 et 54. L’une d’elles se cache la poitrine comme il est régulièrement possible de le voir sur d’autres comptes proposant de la lingerie. Mais, quand le modèle fait du 54, Instagram juge que la publication mérite de disparaître. Quand ce sont les célèbres Kim Kardashian ou Gigi Hadid, c’est une autre histoire… 
Pourquoi ces photos se rapprochant des standards de beauté imposés par la société sont-elles autorisées et non celles représentant les femmes que l’on voit réellement, au quotidien ? 
Il semblerait bien qu’Instagram souffre aussi de grossophobie… Quelques jours plus tard, la publication a été remise en ligne. « Supprimé par erreur » se justifiera le réseau social. Auparavant, les interdictions du #curvy (« avec des formes ») et plus récemment du #grosse ont définitivement placé les formes des femmes comme objectif de censure d’instagram. Ces interdictions étant justifiées par la plateforme pour éviter le partage de photos de nudité ou pour lutter contre le surpoids.

Y-a-t-il un avantage à cette censure ? 

Oui ! Cette expression de la toute puissance d’Instagram a permis la création d’une vraie solidarité entre tous les comptes censurés mais aussi avec les abonné·e·s des différents comptes, qui soutiennent le mouvement. Lorsque Jouissance Club a été touché, avec six autres comptes, nous avons créé en quelques heures des visuels, un discours et le #sexualityisnotdirty. Quelques jours plus tard, le compte « de secours » que la dessinatrice avait mis en ligne avait récupéré ses 100 000 abonné.es. Quelques semaines plus tard, elle pointe à 165 000. Mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Le compte La Prédiction qui comptait 50 000  followers avant sa censure n’en possède aujourd’hui qu’un peu plus de 7000 alors que l’autrice s’apprête à sortir son premier recueil de nouvelles érotiques….

Quelles sont donc les possibilités qui se présentent pour lutter contre cette censure ? 

Les utilisateurs ont réussi depuis le début à se jouer de la censure en détournant les hashtags interdits  (#curvy est devenu #curvee) ou en remplaçant les tétons féminins par des tétons masculins (oui, ça fonctionne…). Un artiste suédois, Micol Hebron, a même créé un sticker spécial photoshop, pour être ajouté sur les clichés de tétons féminins… Pour ce qui est de la censure de comptes dans leur ensemble et dans le cas très probable où Instagram ne reviendra pas sur son puritanisme, pourquoi ne pas créer des macarons « interdit aux moins de... » pour certains comptes, à l’instar de ce qui se fait pour les films ou séries ?

La plateforme propose des contrats à certains grands groupes médiatiques, désignant ces derniers comme pleinement responsables des contenus qu'ils publient, se déchargeant ainsi de tout problème juridique. Quand Instagram proposera-t-il ce genre de contrat aux comptes concernés ?
Par ailleurs, une pétition contre cette censure a été lancée à l’initiative du collectif Meufs Meufs Meufs, soutenu par de nombreux·ses co-signataires. Instagram a proposé une rencontre.  à suivre...




Au fait, c’est pas un peu futile cette lutte ? 

Il est vrai qu’Instagram peut avoir une image un peu légère, entre les fitgirl, les stars de la télé réalité et les placements de produits en rafale. Mais Instagram est aussi un superbe outil de communication et d’échange avec une communauté très importante (14 millions de personnes) dont la majeure partie a entre 15 et 24  ans. C’est à cet âge que l’on se crée ses connaissances sexuelles, sa personnalité, la représentation que l’on se fait de son corps. C’est à cet âge que 84% des filles ne savent pas représenter leur sexe. Et la censure est un mot chargé de trop d’histoire pour être ignoré.
Le réseau social, dépendant de Facebook et dont les actionnaires sont des entreprises américaines, est dans son bon droit de censurer ce qui est contraire à ses conditions d’utilisation. Mais, même si l’on arrive à passer sur le fait qu’il y ait une censure quasi exclusivement focalisée sur ce qui est lié au corps et notamment celui de la femme, et qu’instagram confond éducation sexuelle et pornographie, le réseau, en exerçant cette censure, bafoue la Déclaration Universelle des Droits de l’Humain. La plateforme empêche en effet ce droit fondamental qu’est l’accès à l’information pour tous les humains. Et que font tous ces comptes, mis à part informer sur le corps, les menstruations, le plaisir, les plaisirs ? 


Rédaction : Marie Bongars
Illustration : Esther Lalanne